La Courtoisie (notes de classe)
Dr. A. Israel-Pelletier; Sept. 2010
Les oeuvres du moyen âge dites “courtoises” ne sont pas toutes pareilles. Elles ne traitent pas toujours les mêmes thèmes et ne représentent pas toujours les valeurs courtoises de la même façon. La courtoisie est un sujet manifestement nuancé—qui est traité de façons différentes. Ceci dit, nous trouverons les exemples les plus complets dans l’oeuvre des écrivains suivants: Bernard de Ventadour, Jauffré de Rudel, Piere Vidal, Bertrand de Born, Folquet de Marseille. Les exemples les plus riches, de notre point de vue, sont ceux de Marie de France et de Chrétien de Troyes.
Chez les derniers, on constate que la courtoisie est une éthique de l’amour, qu’elle décrit le paysage d’une relation amoureuse avec ceci de particulier: chez Marie de France et Chrétien de Troyes nous avons une illustration aussi bien qu’une critique de la courtoisie plus ou moins forte (moins forte, moins directe, chez Marie de France et plus prononcée chez Chrétien)
I Deux constantes:
(1) la femme est parfaite
(2) le chevalier est noble mais moins parfait que sa dame. Il doit la mériter par ses actions. La dame inspire aux hautes actions. Il faut que les aventures du chevalier se mesurent à la hauteur de sa dame.
II La courtoisie est un système, une éthique, une façon de penser l’amour et les relations entre homme et femme. C’est aussi un mouvement populaire et une mode.
Elle est communiquée dans une langue familière (en anglo-normand) par les histoires, chantefables et romans. Transmise pour un public aristocratique à la cour (d’où cour-toisie)
III Comment comprendre la courtoisie–qu’est-ce que la courtoisie?
La courtoisie ressemble à ceci: Elle est la transposition du système féodale dans le domaine des relations entre la femme et l’homme.
(a) Le service est l’essence même du lien féodal, liant seigneur et vassal. C’est un engagement de fidélité reciproque. Ceci est la même position où se trouvent la Dame et son chevalier. C’est le même genre de promesse: service du chevalier et fidélité reciproque.
La Dame est pour le chevalier la suzeraine, il s’abandonne à sa volonté et trouvera sa joie à l’accomplir—au prix même de la souffrance.
Cette Dame est si haut placée dans l’esprit du chevalier. Elle inspire du respect. Mieux encore une crainte révérentielle. Elle est souvent inaccessible.
“Les romans de chevalerie développent presque tous une initiation … amenant le héros, sous l’influence de la femme… à un effort sur lui-même, à une victoire dont l’amour est à la fois le point de départ et le prix.”
Exemple: Erec et Enide, ce roman qui commence par où les autres finissent en général, c’est-à dire par le mariage des protagonistes, l’action est engagée par Enide (la femme) qui souffre de voir son époux, tout occupé de leur mutuel amour, devenir inférieur à lui-même, se refuser aux exploits qui doivent être la vie du chevalier. A l’initiation d’Enide commence le cycle d’aventures qui les mènera à provoquer la “joie” de la cour en devenant eux-mêmes le couple modèle, celui du Chevalier et de sa Dame, ensemble au service des autres. (Du moins ceci est la lecture conforme avec l’éthique de la courtoisie. Mais il y a aussi une critique de cette même courtoisie—nous en reviendrons plus loin)
IV Il existe un traité, un texte qui va codifier l’amour courtois. Il présente la doctrine de l’amour courtois. C’est Le Traité d’amour de André le Chapelain. Ce texte est rédigé en Latin par un clerc attaché à la cour de Marie de Champagne, fille d’Aliénor d’Aquitaine et de son premier époux, le roi de France Louis VII.
Le suivant est un passage adressé à Marie de Champagne: “Je tiens pour certain que tous les biens de cette vie sont donnés par Dieu pour faire votre volonté et celles des autres dames. Il est évident et pour ma raison absolument clair que les hommes ne sont rien, qu’ils sont incapables de boire à la source du bien s’ils ne sont pas mus par les femmes. Toutefois, les femmes étant l’origine et la cause de tout bien, et Dieu leur ayant donné une si grande prérogative, il faut qu’elles se montrent telles que la vertu de ceux qui font le bien incite les autres à en faire autant; si leur lumière n’éclaire personne, elle sera comme la bougie dans les ténèbres (éteinte), qui ne chasse ni n’attire personne. Ainsi il est manifeste que chacun doit s’éfforcer de servir les dames afin qu’il puisse être illuminé de leur grâce; et elles doivent faire de leur mieux pour conserver les coeurs des bons pour leur mérite. Parce que tout le bien que font les êtres vivants est fait par l’amour des femmes, pour être loué par elles, et pouvoir se vanter des dons qu’elles font, sans lesquels rien n’est fait dans cette vie qui soit digne d’éloge.”
La page centrale qui fait le centre de l’ouvrage de le Chapelain c’est un Palais d’Amour au milieu du monde, où trône l’amour. Trois portes dans ce palais, devant lesquelles sont groupeés les dames:
1- Devant la première porte se trouvent celles qui écoutent la voix d’amour.
2- Devant la seconde, celles qui refusent d’écouter
3- Devant la troisième, celles qui n’écoutent que le désir—qui sont mues seulement par la sexualité.
Seules les premières sont honorées par les chevaliers. Les autres sont abandonnées à leur sort.
“Tout ce qu’on voit s’accomplir de grand dans le siècle est inconcevable s’il ne tire son origine de l’amour.”
A trois reprises André le Chapelain revient sur les questions “qu’est-ce que la courtoisie” et “Que doit-on faire pour être courtois”? Une noble dame, éducatrice de l’Occident, explique à un homme d’une condition inférieure à elle ce qu’il doit faire, quelle conduite tenir s’il veut être aimé par elle.
L’amour courtois s’est constitué en une doctrine. Il avait son propre système de casuistique. On le reconnaît par ses caractéristiques:
1 Il existe une véritable incompatibilité entre cet amour et l’état de mariage. Cependant, le mariage n’est pas une excuse valable pour ne pas aimer.
La dame aimée est plus souvent d’un rang social plus élevé que l’homme. Elle est presque toujours mariée, mais celui qui l’aime n’est jamais son mari.
2 Tout en se présentant comme un sentiment absolu, l’amour courtois n’est pas une passion aveugle ou fatale. Il repose sur un choix. Il porte une part de volonté et de raison. La dame est élu entre toutes pour ses qualités physiques et morales, et l’amant augmente sa valeur en méritant la dame par ses belles actions, par le service d’amour.
3 La loi du SECRET est un impératif. L’amant ne désigne l’aimée que par un pseudonyme, un “senhal,” qui était généralement un nom masculin.
4 Cet amour est obsédant mais il se complète à lui-même, se nourrit et s’enchante de ses tourments et s’exalte volontiers en une joie spirituelle.
5 C’est l’amour de loin qui est “fotifié” par les absences et obstacles.
L’idéal culturel et le code de la courtoisie admet les caractéristiques suivantes:
1 La beauté est un signe de supériorité morale.
2 Qui n’est pas jaloux ne peut aimer.
3 L’amour croit ou diminue sans cesse.
4 Ce qu’un amant prend de l’autre contre sa volonté n’a pas de saveur.
5 La difficulté augmente le prix—un amour facile est méprisable.
6 Celui qui aime doit en garder le secret.
7 La noblesse véritable est celle des moeurs et pas celle de la naissance.
8 L’amant doit pâlir (s’émouvoir) en présence de la bien aimée.
9 L’amoureux est toujours dans la crainte.
10 Le véritable amant est toujours obsédé par la pensée de la femme aimée.
11 L’amour née de la contemplation intense d’un beau corps.
André le Chapelain, après avoir écrit longuement sur l’amour et ses vertus dans 2 volumes en écrit un troisième où il refute tout ce qu’il avait dit. Il conclut que l’amour pour une personne est incompatible avec l’amour de Dieu et est inacceptable pour la morale Chrétienne.
COMMENT EXPLIQUER CE PHENOMENE CULTUREL qui a transformé les relations entre la femme et l’homme. [It created “expectations” that did not exist or that were not recognized as such]
1 Influence ou origine Arabe possible du Zajal.
2 Le culte de la Vierge Marie, l’importance que lui accorde l’église, influence la manière que les femmes de la noblesse vont être perçues idéalement. Dès le 11ème siècle il y a un véritable culte de Notre Dame (des cathédrales et ordres monastique en son honneur).
3 La théorie de R.R. Bezzola est que la courtoisie est une doctrine calculée par Guillaume IX de Poitiers-d’Aquitaine, grand-père d’Alieonor, pour opposer à l’amour divin un amour idéal mondain. Car l’éloquence du prédicateur Robert d’Abrissel entrainaient beaucoup de femme au cloître. C’est ainsi, par l’amour courtois, il confère à l’amour humain une valeur d’absolu.
4 Pour d’autres c’est Aliénor d’Aquitaine qui a voulu encourager une certaine tendance à la cour qui serait moins brutal et moins dur. Les hommes étaient habitués à traiter les femmes avec rudesse. La courtoisie est une morale aristocratique (cour-toisie). Elle s’explique par un comportement de classe. C’est une prise de conscience aristocratique.
5 Pour le marxiste Georges Duby, le triomphe de l’idéologie ne peut se comprendre que si l’on admet que le désir que le chevalier éprouve pour la dame revoie en fait aux relations qu’il entretiens avec son suzerain. Dans la réalité sociale du 12ème siècle il est impensable qu’un chevalier connaisse une liaison adultère avec la femme de son seigneur. Mais pour tromper le désir des jeunes chevaliers sans terre et sans espoir de se marier, on a developpé un jeu social, dont la littérature est l’une des facettes qui encourage le chevalier à cultiver et entretenir par ses prouesses un désir sans espoir envers la femme du seigneur. Ainsi la dame des romans n’est qu’un leurre qui incarne idéalement la circulation du désir entre le roi et le chevalier. Le but c’est de mettre la passion au service de la société.